Confusion sein-tétine


Cas clinique n°1

Cette mère accouche trois semaines avant terme d’une petite fille de 3,250 kg. L’allaitement ne commence pas bien. Le bébé n’arrive pas à prendre le sein, des bouts de sein en silicone sont proposés dès la maternité.
Des compléments sont également donnés au biberon.

La prise de poids est bonne mais les tétées sont douloureuses, les bouts de sein en silicone sont difficiles à enlever.
La mère fait appel à moi lorsque son bébé a presque deux mois parce qu’elle a des engorgements à répétition. Elle a réussi à enlever les bouts de sein en silicone mais les tétées restent douloureuses.

J’observe la bouche du bébé et je m’aperçois que cette petite fille présente un frein de langue de type IV. Elle peut avancer la langue mais celle-ci reste collée vers le bas de la bouche. Cela donne l’impression qu’elle tire la langue en l’enroulant vers le bas.
Je lui propose un petit doigt à téter : elle n’avance pas la langue sous le doigt et essaie de faire un mouvement en piston vers le haut.

A la tétée, j’observe qu’elle n’ouvre pas beaucoup la bouche. Elle déglutit régulièrement en début de tétée parce que la mère a beaucoup de lait mais s’arrête dès que le lait ne coule plus tout seul. Les seins ne sont donc jamais bien drainés.

Je montre à la mère comment lui proposer le mamelon sous le nez pour qu’elle ouvre grand la bouche, cela amélioreconsidérablement la prise du sein et la douleur diminue. Mais le bébé continue à ne pas tirer la langue pour prendre le sein et il reste de la douleur lors de la tétée.

J’explique à la mère qu’il serait certainement utile de faire couper le frein de langue pour libérer la mobilité de la langue. Cependant cela risque de ne pas suffire car son bébé a pris l’habitude de mal placer sa langue.
Elle décide d’aller consulter un ORL qui confirme la présence du frein de langue et propose de le sectionner, ce qui est fait immédiatement.

Je revois le bébé une semaine plus tard. Elle peut lever la langue sans problème et en joue visiblement avec plaisir. Les tétées sont nettement moins douloureuses mais le bébé ne place toujours pas correctement sa langue. J’explique alors à la mère comment faire faire des exercices à son bébé pour qu’il apprenne à tirer la langue. Ces exercices à base de pression d’un doigt sur la langue s’avèrent efficaces au bout de quelques semaines.

Un mois plus tard, le bébé a pris l’habitude de tirer la langue pour prendre le sein. Il ouvre désormais bien la bouche, les tétées ne sont plus douloureuses et surtout la mère ne souffre plus d’engorgements à répétition.

Pour ce bébé, la succion a été difficile à mettre en place dès la naissance à cause de la présence de ce frein de langue qui n’a pas été détecté. Les biberons et le bout de sein en silicone l’ont incité à laisser sa langue en arrière pour téter et cela a provoqué des douleurs pour la mère et des seins insuffisamment drainés. Comme la mère avait beaucoup de lait, la courbe de poids du bébé était bonne mais les seins s’engorgeaient. La section du frein de langue n’a pas été suffisante, il a fallu réapprendre au bébé à tirer la langue pour prendre le sein.
Dans ce cas, la confusion sein-tétine a eu lieu à cause d’une succion déficiente dès la naissance, accentuée par l’usage des biberons.

Cas clinique n°2

Cette mère accouche à terme d’une petite fille de 3,030 kg. L’allaitement démarre en salle de naissance. A J2, le bébé pleure beaucoup et des biberons de compléments lui sont donnés.
La mère rentre à la maison à J3 avec comme consigne de donner des compléments après chaque tétée.

La mère fait appel à moi à J19 parce qu’elle a l’impression d’avoir de moins en moins de lait et de donner de plus en plus de biberons alors qu’elle souhaite un allaitement exclusif.
J’observe la bouche du bébé et constate qu’elle a un frein de langue qui avance assez loin sous la langue. De plus elle est prognate et serre très fort les mâchoires en tétant. Lorsqu’elle tète mon doigt, je sens distinctement la gencive inférieure sous mon doigt, la langue ne passe jamais par-dessus.
Au sein, elle n’ouvre qu’une tout petite bouche et fait très mal à sa mère. Elle ne déglutit quasiment pas.

Je montre à la mère comment améliorer la prise du sein. Les douleurs diminuent légèrement mais ce n’est pas suffisant.
Je propose à la mère de contacter un ORL pour faire couper le frein de langue et un ostéopathe pour aider à remettre les mâchoires en place afin de réduire l’avancée de la mâchoire inférieure et de l’aider à desserrer les mâchoires.
En attendant, je lui suggère de louer un bon tirelait électrique en double pompage pour relancer sa lactation car son bébé n’est pas capable de le faire. Ainsi elle pourra donner des compléments de son lait.

Le frein de langue est sectionné deux semaines plus tard. L’ostéopathe réduit la tension des mâchoires et le bébé ouvre mieux la bouche.
J’observe à nouveau le bébé : la langue peut désormais passer par-dessus la gencive du bas mais le mouvement de langue est désordonné. Le bébé hésite en un mouvement en piston et le fait d’avancer la langue.
La mère a considérablement augmenté sa lactation et le bébé est presque exclusivement au lait maternel. J’explique à la mère qu’il vaudrait mieux éviter le biberon et donner les compléments au DAL au doigt pour inciter le bébé à placer sa langue correctement. Nous faisons un essai ensemble qui n’est pas concluant car le bébé met trois quarts d’heure pour boire 40ml. Il se fatigue trop.

Je propose alors à la mère de donner le complément au DAL au doigt une fois par jour et d’utiliser le biberon pour les autres compléments et lui expliquant comment donner le biberon pour que le bébé place sa langue au mieux.
Je lui demande de me donner des nouvelles régulièrement pour que l’on puisse évaluer les progrès et s’adapter.

La mère me rappelle une semaine plus tard. Elle n’est pas optimiste : le DAL au doigt prend toujours autant de temps et le bébé n’avance toujours pas bien sa langue. Les tétées ne sont toujours pas efficaces.
Elle choisit alors de faire un tire-allaitement pour que son bébé soit nourri au lait maternel mais que les repas ne prennent plus autant de temps.

Pour ce bébé, le frein de langue et la luxation de la mâchoire n’a pas permis de développer une bonne succion à la naissance. Les biberons l’ont incité à développer une succion en piston et il n’a pas été possible de corriger cette confusion sein-tétine. Encore une fois, c’est le défaut de succion du départ qui a été accentué par l’usage du biberon et non pas l’usage du biberon qui a induit le problème au départ.

Bibliographie

  • Ankyloglossie : prévalence, évaluation, traitement, Les dossiers de l’allaitement n° 47, p.21, 2001.
  • Ankyloglossie : incidence, et impact sur l’allaitement, Les dossiers de l’allaitement n° 59, p.26, 2004.
  • L’impact de l’ankyloglossie sur l’allaitement : évaluation, incidence et traitement, Elizabeth Coryllos, Les dossiers de l’allaitement, numéro spécial 7e JIA, 2008.
  • http://www.brianpalmerdds.com/pdf/Bfing_Frenum_French.pdf (lien au 14/03/2012).
  • Impact de l’utilisation de bouts de sein sur le transfert du lait à l’enfant prématuré et sur la durée de l’allaitement, les dossiers de l’allaitement n°50, p.24, 2002.
  • Le point sur l’utilisation des bouts de sein, les dossiers de l’allaitement n°59, p.16, 2004.
  • Breastfeeding management for the clinician, Using the evidence, Marsha Walker, Jones and Bartlett Publishers, 2006.
  • L’allaitement, comprendre et réussir, Jack Newman et Teresa Pitman, Jack Newman Communications, 2006, pages 127 à 130.
  • Medela, La science de la succion chez le nourrisson, The University of Western Australia, CD, 2009.

Dernière mise à jour : 18 avril 2017 par Véronique Darmangeat